OSONS CAUSER
Coup de gueule & Patriarcat
"Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux"
-La Boétie.
Die Löffelei
Potsdamer Straße 73, 10785 Berlin
Objet de rupture sans signature
Vous
êtes en colère ? Nous voilà un point commun, qui l'aurait cru? Ah
oui, pardon, vous parlez aussi le français. Quoi que, entre vous et
moi, la dénomination correcte pour nommer l'ensemble des ustensiles
tels que couteaux, fourchettes et cuillères ça n'est pas “Bifteck”
mais “couverts” en français.
Votre
esprit est aussi étroit que votre cuisine. Vos remarques salaces dès
le deuxième jour de travail, vos commentaires obscènes, le malin
plaisir que vous prenez à créditer votre supériorité sur de
jeunes demoiselles que vous pensez naïves, hébétées, moins
capables que vous, n'ont fait que renforcer le bouillonnement
sulfureux et démoniaque que vous avez fait naître en moi dès
l'instant ou vous avez su m'humilier depuis votre regard suspicieux
et grave, conférant à cet instant un caractère solennel d'un
ridicule sans nom, à savoir si j'étais capable ou non de gratter le
fond de votre casserole cramée. Test réussi. C'est bon, suis-je
suffisamment qualifiée pour vous m'sieur? Oh non, vous êtes
vraiment trop bon !
Vous
avez dit trop sexy ? Ah ? Pardonnez moi, vraiment. La prochaine
fois je rajouterai un pull par dessus le col roulé à manches
longues. Par contre il va falloir songer à installer la
climatisation parce que travailler à la “5e vitesse” dans une
cuisine oblongue de 2m sur 8, c'est chaud quand même.9
euros de l'heure. La 5e vitesse. J'ai
tenté d'argumenter l'incompatibilité imminente entre ces deux
valeurs, ce à quoi vous m'avez sèchement rétorqué : “renseigne
toi sur le salaire en restauration” ; une fois de plus la
pusillanimité, le silence. Oh si vous saviez à quel point je hais
ma propre complaisance! Je tente vainement de sauver ma dignité en
cette lettre, bénéfique, à vous, à moi, je le souhaite.
Soyons
clair. Votre employé vous ayant subitement délaissé, j'ai
accepté promptement de faire office de remplacement et ce sans mot
dire, si ce n'est dotée d'un doux sourire, pensant naïvement qu'il
s'agissait là d'une situation certes, temporaire, mais tout de même
gagnante pour nous deux. Ça n'était certainement pas pour subir les
conséquences de vos inadéquations mentales. Par un fin tour de
génie, vous avez su, bien qu'industrielle en votre cuisine, faire
monter la mayonnaise en moi. Croyez moi, vous êtes tombé sur LA
bonne personne. Vous avez de la chance, BEAUCOUP de chance, parce que
je suis le genre de nana à éprouver une infinie tristesse quand par
mégarde, je me trouve être à l'origine du meurtre d'une fourmi. En
gros, estimez vous béni.
In
fine,
pour
répondre clairement à l'aimable suggestion “renseigne toi sur le
salaire en restauration” dont vous avez su faire preuve, je vous
dirais ceci : ne prenez pas les gens pour des incarnations dénués
de matière grise. Payer neuf euros de l'heure sans contrat vous
exempte de toutes charges sociales, c'est tout bénéf pour vous.
Alors votre 5e vitesse vous vous la mettez là ou je pense. Soyons
raisonnable, il faut vous ressaisir sinon ce n'est pas le doux
sourire d'une meurtrière d'invertébrés mais bientôt une horde
d'écervelés grisonnants qui vous tomberont dessus.
Tout
de même, je me dois de vous remercier. Grâce à vous j'ai levé le
voile sur les recoins les plus obscènes de mon imagination. Vous
m'avez si gentiment démontré la méthode à suivre pour éplucher
vos oignons Monsantifiés à gogo. Me voilà donc en train d'éplucher
ces oignons, dont la taille dépasse largement mes deux poings
réunis, tout en m'imaginant vous trancher le sexe et le cuisiner
avec ces légumes OGM que vous servez à vos clients, histoire de
raccourcir le temps qui les sépare du cercueil par une contamination
bien plus certaine encore. Mon esprit voguant entre ça ou bien vous
enfoncer l'oignon dans l'anus, ce qui ne devrait pas être un
problème, puisque vous l'avez dit vous même, tout est anormalement
gros chez vous. J'en conclus que votre anus est aussi gros que les
oignons génétiquement modifiés que vous servez à vos clients ?
Je
ne sais si je peux vous en vouloir, vous me semblez ignare de votre
propre médiocrité. Des conditions que vous créez pour vous même
finalement. On reçoit ce que l'on émet. Et ce que vous émettez est
aussi dénutri que vos soupes supermarkétées empoisonnées le sont.
Dommage.
Le concept n'est pas trop mal. Vous savez tenir votre commerce.
Cuisiner. Être aimable, calme. Je dois l'admettre, c'est une qualité
rare dans le milieu de la restauration. Mais bon sang ! Dois je vous
éclairer davantage ? Ou devrais je rester sage? Oh ça non! Je
quémande, un autre prisme de vue, un autre ensemble!
“Le
temps c'est de l'argent.”
Et
le stress chronique c'est quoi ? Comprenez vous qu'il soit insensé
de répéter de manière insistante à votre employée, en ce cas
précis, jeune femme dynamique et tonique de 23 ans, qu'elle doit
passer la 5e vitesse, alors qu'il ne se trouve pas un moment sans que
celle-ci ne soit pas en train d'anticiper, laver, ranger, et essuyer
vos souillures culinaires. Quelle tristesse. Le capitalisme a
lobotomisé votre cervelle tant et si bien que vous avez perdu toute
notion d'humanité. Exercer votre supériorité supposément
justifiable pour le gain de quelques malheureux euros vous fait
bander. Vous êtes parvenu à vous auto-convaincre d'être bon. A une
lettre près, j'avoue que vous n'êtes pas loin.
Il
y a deux points sur lesquelles j'aimerais insister.
Œuvrer et contribuer à la prospérité de tout un chacun repose sur
des fondements vertueux comme la bienveillance, l'altruisme, un désir de paix... Si le motif social ne vous suffit pas, songez
qu’en ce millénaire, ce type d’éthique est à l'origine du succès des plus grandes firmes mondiales. Un management tinté de maladresses tyranniques est voué à l'anéantissement de toutes entreprises confondues.
L'éthique
du travail et l'éthique environnementale:
1)
respect des limites physiologiques d'un être humain au delà
desquelles vous nuisez à sa santé
2)
respect du vivant / de la planète (croyez moi, dans votre cas,
mieux vaut il rester immobile que de s’affairer direction planeto
suicido collectivo)
Que
vous souhaitiez un travail bien fait est tout à fait justifiable.
N'importe quel humain de raison normalement constitué se pare à
répondre à ce type d’exigences. Qu'est ce que le travail bien
fait? Qu'est ce qu'un travail mal fait? Qu'elle est la limite à partir de laquelle les conditions de travail sont qualifiées indécentes?
A mon sens cette limite est franchie à
partir du moment ou vos exigences dépassent la raison. Dès lors que
votre demande devient 'irraisonnable' . Irraisonné = Ce ne sont plus
les conditions extérieures qui sont en jeu mais vos propres
conditions internes (peurs/limites/frustrations/ego) qui viennent
s’immiscer dans un cadre non approprié et nuire à d'autres.
Personne
ne peut tenir sur la durée sans subir les affects des conséquences
éprouvantes physiquement et mentalement qu’exerce cette pression
permanente que vous considérez comme banale. Alors laissez moi
vous redire qu'il y a un déséquilibre dans vos exigences et qu'il
va falloir y réfléchir à deux fois. Pourquoi? Pour gagner quelques
malheureux euros à peine? Allons bon. A ce stade la seule chose que
vous nourrissez c'est une acrimonie certaine chez vos employées. Ce
qui aurait pu être une atmosphère dynamique, entraînante et souple
se retrouve être un enfer oppressant, tyrannique et mortifère.
J'espère
que le partage de cette expérience et de ces leçons nous permettra
à tous deux de faire progresser l’ouvrage du bien commun.
Mes
meilleures salutations.
L.M.
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